
Poser des questions à des gens qui ont marqué l’histoire de la « presse rap française » avec leurs interviews, c’est un peu comme taper la balle avec Ivan Lendl, tu sais que tu vas pas gagner tous les échanges. Ça part mal pour nous, Mathieu Rochet et Nico Venancio, les lyonnais les plus new-yorkais du monde commencent par nous la faire à l’envers en nous assaillant d’une rafale de questions en fond de court, mais on suit les conseils de Jean-Paul Loth et on reprend vite le service pour pas se faire breaker d’entrée. Rencontre :
Ça fait quoi de passer du côté interviewé ?
Nico : C’est cool, parce que nous c’était un peu comme des conversations, le moteur de tout ça c’est de la curiosité donc c’est cool de parler de ce qu’on fait, d’échanger avec les gens qu’on rencontre.
Dans Gasface, vos interviews étaient super documentées, vous alliez chercher des anecdotes…
Nico : On s’est rendu compte qu’il y avait pas vraiment de formule, il pouvait y avoir des trucs schématiques où on avait hyper bien préparé et ça tombe pile poil et c’est mortel, et puis y a des questions où t’as rien et finalement tu crées quelque chose, une espèce de connivence, tu rentres dans un truc où le mec se livre et t’as un super truc, et puis la plupart du temps c’était entre les deux. Je pense que nous on est curieux des gens, souvent on arrive à créer un truc intéressant et puis en plus on se disait que si on travaillait un petit peu en amont ce qu’on faisait, à la fin normalement il resterait quelque chose de cool.
Quelle est la fois où vous avez le plus appréhendé une interview ?
Mathieu : Avant qu’on fasse Ghostface, je me disais « c’est un mec qui répond beaucoup par oui ou par non », j’avais lu des interviews de lui, il avait pas l’air commode, comme des mecs comme Sean Price qui font pas cools. Ils sont pas cools, ils sont intéressants. Ils sont pas cools au sens où ils te mettent pas à l’aise ou quoi, ils sont juste comme ils sont. Et si le gars ça l’intéresse pas plus que ça il dira oui, il dira non et puis ça sera fini au bout de deux minutes. L’interview avec Ghostface elle avait duré 3 heures… C’était après le concert, et c’est le genre de truc où tu prépares pas du tout. Tu peux pas prévoir que le mec va te parler de Marvin Gaye, du diabète, de sa mère… enfin il racontait les histoires des meufs qui vont en boîte et qui sont crevées et le matin qui ne font pas le petit déj pour leurs gosses, et ils mangent des céréales le matin, des céréales le midi et des céréales le soir parce qu’elles sont jamais là… Et à la fin il dit « ouais je vais faire la piqure de diabète » et tu comprends qu’il parlait de lui.
Nico : Je me rappelle bien avec Ghostface, il y a un moment où je me suis dit « il a oublié qu’il y a le micro, il est parti dans un truc de ouf ». En fait t’as LA conversation que tu fais deux-trois fois dans ta vie, à 4 heures du mat’ dans un bar, c’est des petits moments magiques.
M : La fois où on a fait Jacques Audiard, je me rappelle en sortant de là, j’étais fatigué. Je me demandais pourquoi et c’est parce que le gars est vachement rigoureux intellectuellement, sur le choix des mots, il va prendre ta question comme un problème, la réponse pourra pas être bonne si la question est pas super élaborée.
N : Pour les gens du rap, même si ils te testent, on sait qu’on a un gilet pare-balle, même si ils te tirent dessus, on est intestable. C’est un peu le challenge quand tu vas dans d’autres secteurs, et ça fait plaisir de voir qu’après tu peux discuter, et même aller plus loin que ce que t’as lu d’eux. Tu vois Audiard, l’interview elle est vraiment bien, même par rapport à des canards ciné, il révélait des choses qu’il n’a pas dit dans d’autres interviews, celle d’Alain Corneau aussi elle était chouette, et tu te dis que c’est cool de sortir de tes trucs hyper référentiels, pour faire de la vraie culture. Enfin ce qui était perçu par nous comme ça à l’époque. Lire le reste de cet article